EXPOSITION

Philippe Favier. Le paradoxe du bouffon

Du 14 avril au 25 septembre 2016

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Détournant d’anciens supports, Philippe Favier revisite un antiphonaire du XVIIIe siècle et travestit les portraits gravés de personnages célèbres de la Grande Galerie du Château de Versailles. Bien plus grinçantes qu’elles n’y paraissent au premier regard, ces véritables Vanités contemporaines laissent transparaître le caractère éphémère de la vie humaine.

Commissaire: Daniel Abadie

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Philippe Favier. Le paradoxe du bouffon

Le Paradoxe du bouffon

« C'est un fait, j'en conviens : la vérité n'est pas bien vue des rois. Et pourtant, avec mes fous, il se produit un phénomène étonnant : ils se font écouter avec plaisir quand ils disent la vérité, mieux encore, quand ils lancent ouvertement de sévères critiques, à telle enseigne que la même phrase, sortie de la bouche d'un sage, lui vaudrait la peine capitale, mais lancée par un bouffon, elle génère un plaisir incroyable. »
(Érasme, Éloge de la Folie, chap. XXXVI, trad. Claude Barousse)


En choisissant pour titre de son exposition à la Maison d’Érasme le terme coutumier donné à un fragment de L’Éloge de la Folie, Philippe Favier montre qu’au-delà des siècles perdurent, mais sous d’autres formes, les mêmes mécanismes de pensée : les vérités que seul le Bouffon pouvait se permettre de dire face au pouvoir royal, seul, aujourd’hui, l’artiste peut tenter, face à une société qui pratique l’oubli comme un mode de protection, de les rappeler non cette fois à un seul, mais à tous.

Non que ceux-ci tiennent à s’entendre dire que la vie quoiqu’on fasse se dérobe à nous et que la mort, à chaque instant, insidieusement se manifeste. Il convient, pour l’artiste, afin de rendre la pilule moins amère, de masquer, comme le font les pharmaciens, le goût de celle-ci par l’adjonction de jolies couleurs et de substances sucrées.

Longtemps, Favier utilisa, pour ce faire, le procédé qu’intuitivement il avait mis au point dès ses premières œuvres : réaliser celles-ci à une échelle si petite qu’elles ressemblaient plus à de minuscules taches mal essuyées sur un mur qu’à une œuvre d’art. Et même si un curieux s’en approchait, c’est tout juste s’il ne lui fallait pas une loupe pour pouvoir en examiner le contenu…

Certes, les sujets semblaient pour la plupart, de prime abord, charmeurs : parasols et baigneurs de Cannes se déployant sur le sable en forme de rigoureuse collerette ; foules des skieurs ou troupeaux de dindons dont les sujets – déjà petits – se réduisaient avec la perspective en de minuscules points colorés ; défilés festifs du 14 juillet ponctués de drapeaux tricolores… Cela, à première vue, formait une vision heureuse et légèrement nostalgique dans laquelle le facteur de Jour de fête et son vélo auraient facilement pu trouver place.

Mais la séduction passée, l’œuvre se révélait bien autrement grinçante qu’il n’y paraissait : une petite gravure, réalisée sur le couvercle d’une boîte de conserves, révélait que le 14 Jul 84 ne célébrait pas la fête nationale mais marquait le terme d’une durée de péremption. De même, la ligne sinueuse et élégante dessinée par le parcours des skieurs pouvait, dans une autre œuvre de la même série, devenir, comme incidemment, les contours d’un crâne. Comme celles débordantes de fleurs, de bougies et de sabliers des peintres flamands du XVIIe siècle, les œuvres de Favier sont, en fait, des Vanités contemporaines où le mot disparition prend tous ses sens.

Habitué, comme Pierre Alechinsky, des brocantes et marchés aux puces qui le fournissent tant en vieux papiers qu’en photographies anciennes ou en objets insolites à l’instar de ces matrices de plaques gravées destinées à l’impression de cartes de visite qui donnèrent lieu à la série Abracadavra, Favier remarqua un jour une page d’antiphonaire qui le séduisit tout autant par ses couleurs et sa puissante typographie que par les blancs que réservaient portées et notation neumatique : autant de places où insérer insidieusement, comme les vrilles de la vigne enserrent leur support, ses propres images. Les détournements ainsi opérés des Antiphonaires n’ont rien de blasphématoire. Ils sont plutôt, avec leurs minuscules squelettes, leurs animaux, comme la partie sombre du cérémonial qui dénonce, en s’y infiltrant, les couleurs trop vives de ces vieux livres, la certitude de leur typographie majestueuse, à la manière des vers amateurs de vieilles reliures creusant parfois dans le papier les tunnels de secrets cheminements.

À l’inverse, les Portraits infernaux, nés à l’origine d’une invitation à illustrer l’Orlando furioso, sont de noble origine : les figures gravées proviennent d’albums des collections des Gloires de la France du Château de Versailles. Le plus souvent épargnés par le noir d’encre qui les entoure, réduits à une tête qui émerge, ces personnages célèbres – du moins, pour une bonne part, le croyaient-ils de leur vivant – ne sont plus ceux qui s’amusaient (prudemment) des sorties du Bouffon royal. Aujourd’hui, à leur tour, dans l’univers de Favier, ce sont eux les bouffons et, d’ailleurs, le visage de certains s’orne désormais du nez rouge du clown quand les plus habiles se révèlent jongleurs – ou maîtres de bonneteau – manipulant une série de boules également rouges : le bouffon est-il, dès lors, toujours celui qu’on croit ? La mer d’encre qui enserre sa figure laisse toutefois apparaître autour de celle-ci quelques signes révélateurs: mi-homme mi-bête ce sont les bras des octopodes qui réussissent, en se nouant fermement autour du cou, à évoquer les seyantes fraises en dentelles qui ornaient, avant l’immersion dans l’eau désormais noire de la feuille, les portraits gravés. Il arrive même quelquefois que les têtes molles de ces céphalopodes émergent à leur tour, débordant le collet, masses flasques où il est difficile d’imaginer que se concentre l’intelligence de la bête.

Philippe Favier se souvenait-il en réalisant ces Portraits infernaux et en libérant ainsi sous les figures célèbres la bête immonde de cette formule d’Érasme : « La réalité, en effet, est si obscure, si multiforme, qu'elle se dérobe à toute connaissance claire [...]. » ?

Daniel Abadie

©2016 Daniel Abadie


Philippe Favier


à voir également :

Philippe Favier. Abracadavra
Du 7 mars au 7 mai 2016
Au Salon d'Art, rue de l'Hôtel des Monnaies 81, 1060 Bruxelles

Venezia

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Antiphonaire 1 Antiphonaire 2 Orlando 1

CONFÉRENCE

Improvisations avec Michel Butor

Académie Royale de Belgique

Mardi 12 avril à 17h

Michel Butor, le grand inclassable des lettres françaises contemporaines : habitant le continent littéraire tout entier, intégrant sa tradition tout en déployant ses possibles infinis, il est un géant sans cesse créatif, construisant une sorte de monde parallèle qui nous aide à comprendre celui où nous vivons.
Improvisations avec Jacques De Decker, au Palais des Académies, dans le cadre de l’exposition consacrée à Philippe Favier.
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Improvisations avec Michel Butor

EXPOSITION

Vernissage : Philippe Favier

Mercredi 13 avril 2016 à 18h30

Nous avons le plaisir de vous inviter au vernissage de l'exposition Philippe Favier. Le paradoxe du bouffon le mercredi 13 avril à 18h30 à la Maison d'Erasme en présence de l'artiste, du commissaire Daniel Abadie et de Michel Butor.

Crédit photo: Francois Fernandez

Vernissage : Philippe Favier